Je suis une légende de Richard Matheson

Avant d’apparaître sous les traits de Will Smith ou Charlton Heston, Robert Neville est né sous la plume de Richard Matheson dans un grand classique de la littérature de science-fiction.

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1ère parution : 1954

genre : science-fiction

Pourquoi j’ai choisi ce livre / cet auteur ?

Personnellement, j’ai d’abord connu le film Je suis une légende, sorti en 2007. Je l’avais beaucoup apprécié, malgré ses défauts, les CGI pas toujours réussis et une fin plutôt ratée.

De même que j’ai lu un certain nombre de nouvelles de Philip K Dick et constaté à quel point les thèmes étaient visionnaires puisque ses nouvelles continuent d’être adaptées au cinéma, j’ai eu envie de lire le roman de Richard Matheson et voir comment un livre de 1954 avait inspiré un film plus de 50 ans plus tard.

Je précise que je n’ignore pas que deux autres adaptations ont été réalisées, dont la plus connue est le Survivant avec Charlton Heston. Je n’ai pas eu l’occasion de le regarder, de ce fait je remercie David de @TheCakeAround et @oeilcinefeel06 sur Twitter pour leurs éclairages.

Résumé (sans spoil)

Une épidémie a transformé toute la population en vampires. Toute ? Non, Robert Neville, un irréductible immunisé, résiste encore et toujours à l’envahisseur, qui revient chaque nuit pour tenter de s’en débarrasser ou d’en faire l’un des leurs. Combien de temps résistera-t-il, seul contre tous ?

Mon avis

Dès les premières pages, on est plongés directement dans l’ambiance : pas d’explications préalables, pas de crescendo. Non, le décor est posé d’emblée, et la narration commence 5 mois après le début de la fin. On comprend vite que Neville est en état de siège, retranché chez lui la nuit. Ses assaillants? Ils ne sont pas expressément nommés ni définis, excepté par “les autres” ou “ils”. Cependant des indices sont parsemés çà et là : de l’ail, des pieux, l’attente inquiète de la tombée de la nuit. Un leader se détache de la meute : Ben Cortman, dont on apprendra qu’il était le voisin de Neville. C’est d’ailleurs le seul ennemi qui aura réellement un visage et un nom, le reste ne sera qu’une foule anonyme.

Ils s’en prennent parfois à l’un d’entre eux faute de mieux, ce qui contraint Neville au matin à régulièrement se débarrasser des corps vidés de leur sang. On a vite la confirmation : il s’agit de vampires. Petite anecdote savoureuse en passant : Neville cherche brièvement des réponses ou au moins des indices sur la manière de combattre les vampires dans la lecture de Dracula de Bram Stoker. Il abandonnera cependant très vite sa lecture, cherchant plutôt une explication rationnelle et scientifique, plus à même de l’aider à se débarrasser de manière optimale des vampires, sans en exclure la dimension spirituelle.

La figure du vampire est ici bien éloignée de l’image légendaire habituelle. Ici point de charisme ni d’irrésistible attraction. Le vampirisme est le résultat d’une maladie, d’une contagion amenée par, probablement, une guerre bactériologique. N’oublions pas que ce livre est paru en 1954 dans une époque post 2e guerre mondiale très méfiante envers les nouvelles technologies et l’armement moderne. Suite à ces événements, le monde change, mais pas Neville. On peut voir dans ce roman une revisite du darwinisme, dans un cadre actualisé (comme la Planète des singes d’ailleurs, un de ses contemporains littéraires). Je ne vous développe pas plus avant cette théorie car je souhaite conserver intacte une partie de l’intrigue, mais je reste disponible pour en discuter si vous le souhaitez.

On observe un glissement sémantique progressif du terme « légende » du titre. Au début du roman, Neville cite Stoker « la puissance du vampire tient à ce que personne ne croit à son existence », et il en déduit « hé bien la légende était vraie ». Le mot légende se rapporte, au début du roman, aux vampires. Mais dans un monde où l’homme est devenu une minorité, menaçante de surcroît pour les vampires, qui est la légende?

Un point qui m’a assez interloqué, c’est l’évocation du désir charnel de Neville. Le traitement réservé à la sexualité, bien qu’étant (et pour cause) absente, a suscité certaines interrogations. Le rapport de Neville avec les femmes, fantasmé forcément, est un aspect assez troublant. Chaque nuit il explique que les femmes vampires semblent l’aguicher pour l’inciter à sortir, « les femmes et leurs poses de marionnettes lubriques », qui « exhibaient devant lui leurs corps nus ». Lorsqu’il mène ses expériences, dans sa recherche d’une compréhension de l’état des vampires et d’une solution optimale pour les éradiquer, il choisit toujours des femmes, et est facilement troublé par leurs formes, l’aperçu d’un décolleté. Ce qui m’a finalement troublé, c’est que le désir sexuel, somme toute assez naturel, est majoritairement occulté dans les dystopies de fin du monde (excepté sous la forme de violences envers les femmes, ou à l’opposé de manière romanesque). Ici, le fait de ne pouvoir le satisfaire rajoute au désespoir de Neville d’être le dernier de son espèce. Pas de moyen non plus de perpétuer son espèce.

Je suis une légende est un livre très court, qui se résume en très peu de mots. Il y a somme toute peu de péripéties. L’intérêt réside dans le talent d’écriture de son auteur, et dans l’atmosphère étouffante, anxiogène, qu’il distille. L’espoir reste désespérément absent : Neville débusque la journée un nombre impressionnant de vampires chaque jour (47 en une matinée, au début du roman, donc une tâche titanesque), mais peu importe combien il en tue, ils reviennent inlassablement, nuit après nuit. Et lui reste seul, nuit après nuit.

Je vous en recommande évidemment la lecture : c’est un classique de science-fiction qui a inspiré de grands noms comme George A. Romero, et il amène une réflexion intéressante sur l’homme. Il se lit facilement, et on ne s’y ennuie pas un instant. Personnellement je l’ai dévoré en deux jours!

Mon personnage préféré

Concrètement, il est difficile de parler d’un autre personnage que celui de Robert Neville, qui est à peu d’exceptions près le seul protagoniste de l’histoire, en tout cas le seul à être développé.

Il est difficile de se faire un avis sur Neville, tant Matheson nous présente un homme banal, parfaitement ordinaire. Alcoolique et aigri (cela dit, peut-on le lui reprocher ?), à aucun moment on ne cherche à le rendre sympathique. Il n’a pas non plus une condition physique exceptionnelle, ni de capacités surnaturelles. Le hasard a simplement fait qu’il a été immunisé contre la contagion, rien de plus. De ce fait, on ne peut que s’identifier à lui, au désespoir qui le taraude d’être seul, à sa recherche de survie coûte que coûte.

Un passage qui m’a marqué

Encore une fois, c’est difficile de répondre. Comme je l’ai dit plus haut, il y a peu de péripéties, et en évoquer une en raconterait un peu trop de l’histoire. Par contre, s’il y a peu de flash-backs, celui où Neville se souvient des événements qui ont suivi la mort de son épouse, contaminée elle aussi, et comment il a tout fait pour ne pas livrer son corps au crématorium comme la loi l’imposait est assez déchirante, et fera un écho douloureux à sa condition solitaire actuelle.

Une citation

« Examinez bien vos consciences, mes petits cœurs, et dites-moi si le vampire est tellement épouvantable.

Tout ce qu’il fait, c’est boire du sang.

Pourquoi, dès lors, ce préjugé injuste et absurde à son égard ? Pourquoi le vampire ne peut-il vivre là où il en a envie ? Pourquoi l’obliger à se terrer ? Pourquoi chercher à le détruire ? Vous avez fait de ce pauvre innocent un animal traqué, sans moyen de subsistance ni possibilité d’instruction. Il n’a même pas le droit de vote. Pas étonnant qu’il doive mener l’existence d’un prédateur nocturne. »

Le saviez-vous ? par Club Stephen King

Deux blurbs de Stephen King ont été insérés dans deux éditions de Je suis une légende :

« Richard Matheson is the guy who taught me what I’m doing. When I read I AM LEGEND I realized that horror… could appear in the suburbs, on the street, of even in the house next door. » (Au dos d’une version en comics publiée par Eclipse en 1991). « Richard Matheson est le gars qui m’a appris ce que je fais. Quand j’ai lu Je suis une légende, j’ai réalisé que l’horreur pouvait apparaître dans les banlieues, dans la rue, ou même dans la maison voisine. »

« I think the author who influenced me the most as a writer was Richard Matheson. Books like I am Legend were an inspiration to me. » (sur l’édition de Tor Books en 2007). « Je pense que l’auteur qui m’a le plus influencé en tant qu’écrivain était Richard Matheson. Des livres comme Je suis une légende ont été une inspiration pour moi. »

Bonus

Bon, ne tergiversons pas : l’adaptation de Francis Lawrence en 2007 avec Will Smith dans le rôle de Robert Neville est une mauvaise adaptation. Elle passe à côté du propos de Matheson, ne serait-ce par la fin qui a été choisie. Exit les vampires, ici les monstres courent, ont des gueules démesurées et ont visiblement une intelligence plus que limitée, ce qui ne peut que contribuer à s’éloigner du propos de Matheson. Pourtant, j’ai apprécié le film, les passages relatifs à la routine d’un homme seul étaient justes et touchants, les péripéties liées à son accident qui le laisse dehors et vulnérable aux monstres une fois le soleil couché. Une mauvaise adaptation peut être un bon film (on aura l’occasion d’en reparler un jour pour Shining de Stephen King je pense).

Une autre adaptation a également été réalisée antérieurement, sous le titre du Survivant, avec Charlton Heston dans le rôle principal. Bien qu’elle soit plus appréciée des amateurs du livre que la version de 2007, l’auteur considérait que cette interprétation de son roman trahissait l’esprit du texte original. Un certain nombre de similitudes sont observables entre ces deux films : Neville est un scientifique, il utilise un arsenal assez sophistiqué, il recherche un vaccin ou un sérum contre la contamination, là où son équivalent littéraire cherchait surtout un moyen de se débarrasser de ses assaillants, n’ayant d’ailleurs pas de compétences scientifiques. Neville a également dans ce film un peu plus de compagnie, là où le livre suivait les errances, les espoirs et le désespoir d’un homme devenu le seul de son espèce. Le désespoir n’est pas pour autant occulté, puisque Neville va jusqu’à ramener des mannequins chez lui, pour un simulacre de dîner ou de partie d’échecs (dans la version de 2007, il se contente de les installer dans la ville donc donner l’illusion de magasins fréquentés par quelqu’un d’autre que lui seul). La dimension politique est également retranscrite, mais actualisée, puisque le film est contemporain de la Guerre froide, ainsi qu’au mouvement des droits civiques, contre la ségrégation.

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Il me paraît assez évident de vous suggérer la lecture de La planète des singes, roman de science-fiction, publié en 1963 par l’écrivain français Pierre Boulle. Il raconte l’histoire de trois hommes qui explorent une planète lointaine similaire à la Terre, où les grands singes sont les espèces dominantes et intelligentes, alors que l’humanité est réduite à l’état animal. Comme vous le savez il a été adapté au cinéma, mais il est intéressant de faire la connaissance du livre qui a inspiré ces adaptations.

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Comme je l’ai évoqué, Matheson a inspiré Romero et sa cultissime Nuit des morts vivants, film d’horreur de 1968 : des survivants assaillis par des zombies, et retranchés dans une maison. Si vous n’avez pas vu ce grand classique, certes un peu daté et pouvant paraître désuet au vu des productions actuelles, c’est un impératif de le lire au plus vite! Si vous vous intéressez au genre, je vous recommande également la lecture de Politique des zombies : l’Amérique selon George A. Romero.

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Enfin, je vous recommande la lecture de La route, roman post-apocalyptique de Cormac McCarthy publié en 2006 : “Un cataclysme inconnu a dévasté le monde. Des incendies géants ont ravagé les villes et les campagnes tandis que la faune a disparu. Ce qui ressemble à un hiver nucléaire masque en permanence le soleil et des cendres recouvrent le paysage. L’humanité a presque disparu, les quelques survivants se terrent tels des bêtes ou, ayant apparemment régressé, pratiquent le meurtre et le cannibalisme. Dans ce décor apocalyptique, un père et son fils, que l’auteur ne dénommera jamais autrement que « l’homme » et « le petit », errent en direction du sud, leurs maigres possessions rassemblées dans un chariot de supermarché et des sacs à dos.” Une excellente adaptation cinématographique a d’ailleurs été réalisée 3 ans après sa sortie.

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