Ça de Stephen King

Tu veux un ballon, petit lecteur? Viens. On flotte tous en bas.

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Genre : terreur

Année d’édition originale : 1986

 

Pourquoi j’ai choisi ce livre / cet auteur ?

J’ai lu ce livre durant mon adolescence. J’ai gardé en souvenir cette couverture rouge, avec un losange et une main qui en sortait, ainsi que les heures passées avec une lampe de poche, à lire cachée sous la couette jusqu’à pas d’heure.

Les années ont passé, comme une génération entière j’ai été marquée par la prestation de Tim Curry. Puis j’ai découvert le podcast du Roi Stephen et l’épisode qu’ils lui ont consacré. Et enfin, l’annonce d’une nouvelle adaptation m’a décidée : une fois que les deux films seraient sortis au cinéma il fallait absolument que je me refasse la lecture de ce roman fleuve (1 500 pages environ pour l’édition poche!).

Dont acte.

 

Résumé (sans spoil)

Il y a le club des losers. Et puis un clown tueur nommé Grippe-Sou. Il terrifie les gosses, il se nourrit de leur peur puis s’en nourrit tout court.

La bande essaiera de s’en débarrasser, mais le mal ne meurt jamais vraiment. Du coup, 27 ans plus tard tout est à refaire. Mais ils ont grandi, oublié.

Retrouver leur âme d’enfant et leurs souvenirs va t-il suffire? Rien n’est sûr…

 

Mon avis

D’habitude je mets un point d’honneur à ne pas spoiler les romans que je lis, mais entre nous… avec le téléfilm et plus récemment les films, qui ignore encore l’intrigue? Je vais donc tâcher d’expliquer pourquoi ce livre recèle plus de noirceur, plus de niveaux de lecture, plus de profondeur et que par conséquent il faut absolument le lire.

 

Le début annonce la couleur, en abordant par les trois premiers chapitres les trois principaux axes de narration, à savoir 1957, 1985 et un axe plus transversal qui montre à quel point Derry est une ville insidieusement gangrénée par le mal. Chacun de ces 3 chapitres débouche sur la mort : celle de Georgie, celle de Stanley, et celle d’Adrian. Ainsi, d’emblée on comprend que la mort sera omniprésente.

D’abord la mort la plus évidente, celle causée par Grippe-Sou. Sa forme principale est celle d’un clown au costume argenté et orné de pompons oranges, mais c’est un monstre polymorphe qui s’adapte aux peurs de ses victimes (un lépreux pour Eddie l’hypocondriaque, un loup-garou après une séance de cinéma, etc). Un point commun : son apparence même évoque la mort, la putréfaction.

Sa façon d’agir transgresse une règle élémentaire, qui voudrait que les monstres n’existent que dans les zones d’ombre. Lors d’une fuite, Richie s’imagine qu’une fois arrivés dans la rue Ça ne pourra pas les poursuivre. C’est une règle plus ou moins tacite dans les histoires d’épouvante : seule l’obscurité est effrayante, il n’y a que les ruelles sombres qui sont dangereuses. Que nenni. Rien ne protège du danger et des monstres. 

Rien… et surtout pas les adultes. Quelques coupures de journaux sont insérées dans le récit, dans lesquels on parle des enfants disparus. Certaines disparitions sont certainement le fait de Grippe-Sou, d’autres de la violence des adultes (enfants battus à mort avec un marteau). King se sert de ce biais pour rappeler qu’il ne faut pas imputer l’unique responsabilité de l’horreur de ce monde sur les monstres. Les monstres ont aussi un visage humain.

Ces adultes, ces monstres, parlons-en. La maltraitance domestique concerne plusieurs des losers, à des degrés et sur des problématiques différents. La gestion du deuil de Georgie pour Bill semble porter sur ses seules épaules : la maison est froide, les parents ne se parlent plus, et le frère survivant ressent une immense solitude, un vide douloureux laissé par l’enfant décédé, et un fort sentiment de culpabilité d’un événement dont il n’est nullement responsable. Eddie est sous la coupe d’une mère dont on pourrait presque dire qu’elle est atteinte d’un syndrome de Münchhausen par procuration. L’explication de son amour étouffant est donné par King mais n’inspire aucune compassion, alors qu’on aurait pu être tenté d’être attendri. Que dire également du père de Bev, maltraitant sa fille sous la tacite complicité de la mère. Et pourtant elle n’envisage que peu de lui tenir tête, comme l’indiquent ces mots terribles : « Pas question de ne pas répondre à cette injonction. S’ils s’étaient trouvés ensemble sur le bord d’une falaise et qu’il lui eût donné l’ordre de sauter, son obéissance instinctive lui aurait probablement fait faire le pas fatal avant que son esprit rationnel eût le temps d’intervenir. »

Outre les personnages récurrents adultes, on constate que c’est l’ensemble de la population adulte de Derry qui est d’une manière ou d’une autre corrompue. La légion de la Décence Blanche, présentée comme une ramification du KKK, fait partie de l’histoire sulfureuse et honteuse de la ville, comme un certain nombre de patelins américains. King renvoie à une part d’ombre de l’histoire américaine peu reluisante. Les losers, adultes, constatent avec effroi que les journaux ont à peine parlé des 9 meurtres commis par Grippe-Sou (ou supposés comme commis par lui) depuis son réveil. Comme si Derry, par son silence, faisait montre d’une complicité coupable. L’image d’une plèbe moins réticente au sacrifice qu’on pourrait le penser est une récurrence chez King (La Tour sombre, pour citer l’exemple le plus connu et éviter les spoils). Les losers comprennent que la ville de Derry préfère ne pas voir l’horreur commise par Ça, comme une résignation du moins pire, et cet aveuglement métaphorique devient littéral : les adultes ne voient pas le sang.

King nuance la vision manichéenne qu’on pourrait être tenté de faire sienne : les enfants représenteraient l’innocence et les adultes la corruption. Outre les agissements du trio mené par Henry Bowers contre les Losers, Patrick Hockstetter se détache du lot par son comportement psychopathe, et a à son actif rien de moins que le meurtre de son frère au berceau (ainsi que divers faits d’armes tels que des mutilations d’animaux). La nature humaine est décidément bien sombre…

 

Mais parce que la mort est omniprésente, la vie comme force antagoniste n’en sera que plus puissante. Au-delà d’un roman dans lequel le combat contre le mal, c’est de la vie dont nous parle King, et plus particulièrement l’enfance et le passage à l’adolescence avec ses rituels qui lui sont propres.

Le groupe des Losers va se former soit par des amitiés existantes, soit dans l’adversité (Ben et Mike fuyaient tous deux la bande de Bowers). Tout se noue dans les Friches, cet endroit où se rejoignent les eaux usées de Derry mais où va naître un lien indéfectible entre 7 gosses. Chacun est vulnérable seul, chacun fera la plus que désagréable rencontre avec Grippe-Sou, mais c’est une fois qu’ils partageront ce secret entre eux que le groupe va se souder. Encore une fois, au-delà d’une lutte du bien contre le mal, Ça est une histoire d’amitié qu’on ne vit que quand on est gosse. Je pense que même lorsqu’ils retrouvent peu à peu la mémoire une fois adultes, le lien n’est jamais vraiment reformé (et ils ne sont plus que 6). Ils reviennent à Derry appelés par Mike, au nom du serment qu’ils ont prononcé 27 ans auparavant, leurs cicatrices réapparaissent comme pour rappeler qu’ils ne doivent plus fuir leurs démons, et les affronter pour pouvoir reprendre enfin apaisés le cours de leur vie.

Cette amitié va les faire grandir. Eddie trouvera le courage de se rebeller (raisonnablement) et prendra sa mère à son propre jeu du chantage affectif pour continuer à voir ses amis. Des sentiments amoureux vont naître (le trio Bev/Bill/Ben). Ils vont faire l’expérience de la sensualité (même si ce passage m’a plongée dans un profond abîme de perplexité…). Et plus que tout, ils pourront compter les uns sur les autres :

« A-alors tu v-veux bien?

Non mais je viendrai tout de même. » dit Richie

 

Parce qu’il faut bien en passer par là, parlons du rythme de la narration. Et, en ce qui me concerne, c’est là que le bât blesse. Parfois cela digresse énormément. Je ne dis pas que c’est toujours inutile, mais je me suis par moments demandée où King voulait en venir (et s’il pouvait le faire plus vite!). Quand le livre fait 1500 pages, on se dit que quelques petites coupes par ci par là n’auraient pas été inutiles. Par contre, le croisement des trois axes (passé/présent/histoire de Derry) est intéressant, le passé expliquant toujours le présent (et puisque les losers ont oublié dès lors qu’ils ont quitté Derry) et cela permet une dynamique certaine à la lecture.

Je parle, je parle, et je réalise que je n’ai pas finalement pas exprimé mon avis personnel. Mais je pense que vous avez compris que je porte ce roman en haute estime. Quand on me demande laquelle des deux adaptations de Ça j’ai préféré, j’ai envie de répondre « Aucune. Lisez le livre. Le livre est bien plus passionnant, noir, prenant. Le chemin est long et tortueux, mais il en vaut la peine. »

 

Je clôture mon avis avec une petite devinette : savez-vous pourquoi Grippe-Sou fait peur à ses victimes avant de s’en repaître?

Hé bien tout simplement (et horriblement) parce que cela rend… leur viande meilleure :

« Ça s’était toujours agréablement alimenté d’enfants. Beaucoup d’adultes pouvaient être utilisés sans qu’ils ne sachent qu’ils l’étaient, et il lui était même arrivé de se nourrir des plus âgés, au cours des années – les adultes ont leurs propres terreurs et il était possible de faire sécréter à leurs glandes les toxines de la peur qui venaient saler leur viande en envahissant le corps. Mais leurs terreurs sont pour la plupart trop complexes; celles des enfants, en revanche, sont plus simples, et d’ordinaire plus puissantes. Un seul visage suffisait le plus souvent à soulever la peur chez un enfant… et s’il fallait un appât, eh bien, quel était l’enfant qui n’aimait pas les clowns? »

Cette dernière assertion ne manque pas de piquant puisque c’est justement ce clown qui a engendré nombre de coulrophobies!

Je termine en vous disant, si besoin était, qu’il faut lire Ça de Stephen King!

 

Mon personnage préféré

Ma préférence va à Bill. Pour plusieurs raisons (non, pas seulement parce que James Mc Avoy).

Déjà Bill écrit des romans, et forcément des romans d’horreur. King affectionne placer des écrivains dans ses histoires et Ça ne fait pas exception. Ici, il s’agit d’une double mise en abyme puisqu’il fait dire par la femme de Stanley que « c’était plein de monstres qui pourchassaient de petits enfants ».

En réalité, à part cela, je ne peux me résoudre à choisir entre Bill, Bev et Richie. Preuve est que King a réussi le tour de force de créer une bande de 7 gosses, et de développer suffisamment leur personnalité pour qu’on s’attache à plusieurs d’entre eux.

 

Un passage qui m’a marqué

J’ai retenu un passage qui était déjà assez marquant dans la première adaptation (et dont je regrette qu’il ne figure pas dans la deuxième), et qui atteint ici le paroxysme de l’angoisse : il s’agit du passage de Ben adulte à la bibliothèque de Derry. Celui-ci doit faire face à Grippe-Sou sous une de ses formes les plus terrifiantes et sanglantes (oubliez Tim Curry et son attitude primesautière. Vraiment.), tout en arborant un sourire des plus avenants, ou tout du moins un visage impassible puisque, rappelez-vous, les Losers sont les seuls adultes à voir le clown. Ce dernier met du cœur à l’ouvrage, et même les visiteurs les plus assidus auront un petit frisson lors de leur prochain passage en bibliothèque.

 

Une citation

« Les enfants étaient meilleurs pour ce qui était de manquer mourir de peu et pour incorporer l’inexplicable à leur vie. Les enfants croient implicitement au monde invisible. Les miracles, bons ou nuisibles, méritent d’être pris en considération, certes, mais le monde ne s’en arrête pas pour autant de tourner. Une brusque manifestation de beauté ou d’épouvante, à dix ans, n’interdit pas un bon repas une heure plus tard. »

 

Le saviez-vous ? Par Club Stephen King

  • Le livre a été publié en Allemagne avant le reste du monde! Le livre « Ca » a été publié en premier en allemagne aux éditions Phantasia, en mai 1986, tandis que le livre n’a été publié en version originale qu’en aout 1986 (UK) et septembre 1986 (USA). En France, le roman a été publié en 1988 en France, aux éditions Albin Michel. >>> Tout savoir sur le roman Ça ici : https://club-stephenking.fr/ca-de-stephen-king
  • Les éditions Cemetery Dance ont publié en 2011 une édition limitée pour les 25 ans du roman. >>> https://club-stephenking.fr/ca-ledition-speciale-anniversaire-par-cemetery-dance-cc-stephenkingfr-les-25-ans-de-ca
  • Il existe une série indienne, se basant sur le téléfilm américain. Tout le monde connait le téléfilm de 1990, avec l’acteur Tim Curry dans le rôle de Grippe-sou, mais saviez-vous qu’il existe une version indienne du téléfilm? La série, prénommée « Woh » est une adaptation libre du téléfilm, sous la forme de 52 épisodes.

 

Toutes les informations sur :

o la version indienne >>> https://club-stephenking.fr/ca-serie-indienne

o le téléfilm de 1990 >>> club-stephenking.fr/ca-ca-il-revie

o les nouveaux films : ÇA Chapitre 1 : club-stephenking.fr/ca-chapitre-1- et ÇA Chapitre 2 : club-stephenking.fr/calefilm-chapi

 

Le point Podcast

Rendez-vous incontournable pour les amateurs de Stephen King, pour décortiquer l’œuvre après lecture (ou pour remplacer la lecture si vous êtes trop flemmards!), j’ai nommé le podcast Le Roi Stephen. Qui dit roman fleuve dit épisodes fleuves, mais vous ne verrez pas le temps passer. Ça spoile, ça vanne, ça décortique, et c’est méchamment drôle.

 

Bonus

Evidemment on va parler des adaptations de 1990 et de 2017/2019.

Je ne savais pas comment aborder le sujet, du coup j’ai lancé une petite enquête pour connaître les ressentis vis-à-vis de ces films. Il en ressort qu’il est difficile de les comparer, ne serait-ce par la différence de budget (vous me direz – à raison – que le budget ne fait pas tout). Le parti pris est différent : le téléfilm est plus suggestif, plus lent, plus malaisant, tandis que le film se place sur le créneau de l’horreur, il est plus rythmé, l’image est plus belle. L’un choisit de plus s’attarder sur l’amitié entre les losers, l’autre montre mieux à quel point Grippe-Sou est monstrueux. Ce qui est notable c’est que les spectateurs de ma génération restent attachés à la version de 1990 : « nostalgie », c’est le mot qui revient le plus. Je l’ai moi-même revu avec nettement plus d’anxiété qu’un revisionnage des Ça chapitre 1 et 2, et en fait… cela ne m’a rien fait. Il a vieilli. L’idéal à mon sens? Refaire le téléfilm mais avec les moyens du film, et sous un format mini-série. 

 

On reste dans le thème clown et angoisse? Suivez-moi!

Dans le genre qui fiche la frousse (et t’empêchera de dormir), on a « Clown », film d’horreur américano-canadien coécrit et réalisé par Jon Watts, sorti en 2014. « Lorsque le clown engagé pour animer l’anniversaire de son fils Jack se désiste, Kent McCoy, un tranquille père de famille doit lui-même revêtir le déguisement de clown. Cependant, il découvre qu’il ne peut pas l’enlever et que peu à peu le costume a une influence plus que néfaste sur son physique et son comportement. » Les enfants, fuyez. Grippe-Sou c’est un gentil à côté.

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Revenons à la lecture. Je vous propose « Mortels dessins » de Serge Radochevitch. « Avertissement ? Punition ? Vengeance ? Que s’est-il passé autrefois dans la vie de certains notables de la bonne ville de Bricourt, en Lorraine ? Qu’ont-ils à se reprocher pour qu’un mystérieux personnage au masque de clown les agresse sauvagement ? L’individu ne laisse chaque fois derrière lui qu’un dessin difficile à interpréter. Bientôt nombre d’habitants reçoivent un dessin à leur tour et chacun est renvoyé à ses petits arrangements avec sa conscience.
Qui est donc ce clown justicier ? Jusqu’où est-il capable d’aller ? Simon Bielik, écrivain journaliste mène l’enquête. »

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On finit sur une note frisson mais un peu plus légère? Je vous propose la lecture de « Monsterland – Cauchemar à Clown Palace » de la collection Chair de poule. « Ray adore le cirque. Alors quand son oncle Alex, acrobate dans une troupe itinérante, l’invite à le suivre pour l’été, Ray saute de joie. Pourtant, ses parents hésitent : leur fils a la fâcheuse habitude d’attirer les embrouilles. Ray promet d’être exemplaire et ses parents acceptent finalement de le laisser partir. Sur place, Ray prend vite ses marques. Mais dans les coulisses, l’ambiance est étrange. Une rumeur court sur un lieu terrible où disparaissent tous les artistes. Qui se cache derrière Clown Palace ? Ray survivra-t-il à la fin de l’été ? »

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